La formule magique disparaîtra dans quatre ans

Interview dans L’ Hebdo du 28 octobre 1999


Vainqueur des élections, Christoph Blocher révèle sa stratégie pour le Conseil fédéral. Il est sûr que son parti n’obtiendra pas le fauteuil de ministre qu’il réclame.

Propos recueillis par Marie Abbet et Michel Zendali 28 octobre 1999

 

L’UDC revendique un deuxième siège au gouvernement. Etes-vous candidat?

 

Blocher: Non, je ne suis pas candidat. En revanche, j’ai toujours dit que j’accepterais ce mandat si j’étais élu. Mon but n’est pas de devenir conseiller fédéral. Mais je suis persuadé que je pourrais bien remplir cette fonction, à défaut de la remplir volontiers.

 

Vous n’êtes pas très logique. Vous avez gagné. Si vous voulez respecter la volonté populaire, c’est à vous d’aller au gouvernement.

 

Blocher: Ce n’est pas moi qui ai gagné, c’est mon parti. A Berne, ce n’est pas nous mais le Parlement qui décide de qui doit être conseiller fédéral. Je n’ai pas envie de me porter candidat, parce que je sais d’ores et déjà que je devrais faire campagne. Il s’agirait d’être gentil avec les parlementaires pendant des mois. Je devrais donner raison à tout le monde, dire aux socialistes qu’ils ont raison, répéter la même chose aux radicaux, puis aux démocrates-chrétiens. Je devrais faire en sorte d’arrondir les angles. Je représente ma politique, mais si je me porte candidat, je dois me comporter en candidat. Et franchement, cette idée ne me fait pas envie. Mais si le Parlement dit: “Blocher doit aller au gouvernement”, je le prendrai sur moi et j’irai.

 

Si vous n’êtes pas candidat, qui donc briguera ce deuxième siège?

 

Blocher: Je crois que cette question vient trop tôt. Vous devez vous rendre compte que si les autres partis ne veulent pas nous donner ce deuxième siège – ce dont je suis convaincu – nous devrons présenter quelqu’un qui soit prêt à ne pas être élu, d’une certaine manière à se sacrifier. Vous ne pouvez pas, par exemple, envoyer au casse-pipe la conseillère d’Etat zurichoise Rita Fuhrer, qui serait une candidate valable, en sachant d’avance qu’elle ne sera pas élue. Elle ne peut pas se permettre de perdre, parce qu’elle a une fonction dans un gouvernement cantonal. Dans mon cas, cela n’aurait aucune importance.

 

Vous porter candidat, en sachant pertinemment que vous ne serez pas élu, ne serait-ce pas un peu votre idée?

 

Blocher: Vous savez, nous avons encore d’autres candidats prêts à se sacrifier. Je ne suis pas le seul.

 

Qui par exemple?

 

Blocher: Chacun des treize conseillers nationaux UDC zurichois serait prêt à le faire. Notre parti a l’habitude de faire des sacrifices.

 

Donnez-nous des noms.

 

Blocher: En ce qui concerne Ueli Maurer, je pense que ce ne serait pas très judicieux, puisqu’il est président du parti. Walter Frey ou Toni Bortoluzzi seraient prêts.

 

Autrement dit, si on vous accorde un deuxième siège, le choix des candidats sera différent?

 

Blocher: Exactement. Dans ce cas, nous essayerons de voir qui pourrait défendre au mieux nos idées tout en remplissant les conditions nécessaires pour une telle fonction.

 

Dans ce cas de figure, Rita Fuhrer serait-elle une candidate possible?

 

Blocher: Je suis convaincu que Rita Fuhrer aurait le format. Et je suis aussi convaincu qu’elle représenterait bien nos idées. Ce que je n’accepterai pas, c’est que l’on élise n’importe qui sous le prétexte qu’il porte l’étiquette UDC mais qu’il affiche des opinions différentes de celles de notre parti.

 

Supposons quand même que les partis puis le Parlement vous accordent ce deuxième siège. Qui doit s’en aller?

 

Blocher: Si on conserve la formule magique, c’est le PDC qui doit céder la place…

 

Qui, Ruth Metzler ou Joseph Deiss?

 

Blocher: Je crois que c’est à Mme Metzler de s’effacer…

 

Pourquoi elle? Vous l’aviez pourtant soutenue…

 

Blocher: J’avais le choix entre Rita Roos et Ruth Metzler. Pour moi, il n’y avait pas de quoi hésiter. Cette fois, la situation est différente. Ce n’est pas que j’aie quelque chose contre Mme Metzler mais Joseph Deiss est Romand et, pour cette raison, il doit garder son siège. C’est une question de principe, et vous savez bien que nous n’avons pas de bons candidats romands. Malgré notre extraordinaire percée chez vous, nous n’en sommes qu’au début. Dans quatre ans, cela sera différent. Semer la philosophie de l’UDC en Suisse romande est désormais notre objectif prioritaire.

 

Cela dit, je vous rappelle que nous avons critiqué l’attitude des démocrates-chrétiens qui a consisté à faire élire leurs deux ministres six mois avant les élections.

 

Blocher: Ils ne veulent pas respecter la volonté des électeurs! Mais au fond, on ne fait là que tirer des plans sur la comète. Je le pensais déjà avant les élections. Après avoir entendu cette semaine les présidents de parti, j’en suis tout à fait sûr: la formule magique ne sautera pas. L’UDC a beau être le premier parti de Suisse, ils ne nous donneront pas de deuxième siège.

 

Est-ce que cela vous contrarie?

 

Blocher: Pas du tout. Vous verrez: c’est dans quatre ans que la formule magique disparaîtra.

 

Finalement, ne pas avoir de deuxième siège vous arrangerait bien…

 

Blocher: Vous avez raison. En tout cas, nous serions légitimés à faire davantage d’opposition.

 

Vous allez encore dire non à toutes les propositions du gouvernement?

 

Blocher: Nous ne dirons certainement pas non si le Conseil fédéral baisse les impôts, renonce à la taxe sur l’énergie, abandonne l’idée de la Fondation de solidarité. Mais nous sommes un parti qui a été élu sur un programme clair. Chaque fois que nous estimerons que l’opinion populaire n’est pas respectée, nous userons du référendum ou nous lancerons des initiatives. Après tout, depuis le week-end dernier, nous sommes le plus grand parti de Suisse.

 

Bref, vous gagnez à tous les coups…

 

Blocher: Exactement. Nous sommes prêts à faire face à tous les cas de figure. Soit nous avons un représentant UDC de notre tendance et cela va forcément infléchir la politique générale du gouvernement vers la droite. Soit on nous met carrément dehors, et là, nous ne ferons plus que de l’opposition. Dernière solution: le statu quo. Dans ce cas-là, nous serons, comme jusqu’ici, avec la moitié de notre coeur au gouvernement et avec l’autre dans l’opposition.

 

Vous gagnez d’autant plus que vous avez ce projet d’une initiative qui réclame l’élection du gouvernement par le peuple. Comptez-vous la lancer fin décembre si vous n’avez pas de deuxième siège?

 

Blocher: Je pense qu’il faut la lancer dans tous les cas mais je dois encore convaincre le parti.

 

En fait, vous ne perdez que si c’est vous, Christoph Blocher, qui est élu?

 

Blocher: A titre personnel, certainement. Mais ceux qui pensent qu’on pourrait ainsi me museler se trompent. Ce n’est pas que je sois contre le principe de la collégialité. Je la pratique d’ailleurs au sein de l’association de l’industrie chimique. Mais cela ne m’empêche pas d’y exercer aussi fortement que possible mon influence. Arrêtez de croire que je suis un opposant de profession. J’ai aussi des idées et j’essaie de les faire passer. Parfois d’ailleurs, cela ne réussit pas. Les conseillers fédéraux actuels pensent peut-être pouvoir me circonvenir si j’étais l’un des leurs avec l’idée: “Blocher dit non, mais on est six à dire oui.” Cela ne marchera pas comme ça.

 

En fait, si le statu quo l’emporte, ce n’est pas un siège que vous aurez mais zéro. Après tout, Adolf Ogi ne partage pas votre avis sur des questions essentielles. Qu’allez-vous faire de lui?

 

Blocher: Nous le soutiendrons. C’est vrai qu’il a des vues différentes sur l’ONU, sur la neutralité ou sur l’intégration européenne. Cela dit, en privé, il reconnaît qu’il n’est pas un “euro-turbo”. Mais s’agissant des transports, de la fiscalité, de la Fondation de solidarité, il est tout à fait dans ma ligne.

 

N’empêche. Sur des questions que vous jugez fondamentales, il n’est pas d’accord avec vous. Vous allez lui poser des conditions?

 

Blocher: Sur la question de la neutralité, je vais lui dire qu’il doit changer de position. Avec lui, j’ai toujours été loyal, mais il doit comprendre qu’il est encore plus important d’être loyal avec les électeurs de notre parti qui ont choisi mes options politiques plutôt que les siennes.

 

En êtes-vous si sûr?

 

Blocher: Mais regardez les résultats dans le canton de Berne. Je ne suis pas content du tout. L’UDC n’y a pas progressé. De plus, ce sont les candidats de ma tendance qui ont fait les meilleurs scores tandis qu’Albrecht Rychen n’a pas été réélu. Il faut qu’Adolf Ogi en tire la leçon.

 

Un autre scénario envisageable, c’est que l’on vous accorde un des deux sièges socialistes?

 

Blocher: Oui et c’est d’ailleurs ce que j’ai dit aux responsables radicaux. S’ils estiment que le PDC doit garder son deuxième siège et qu’ils sont prêts à faire une politique de centre-droite, c’est cette solution qu’ils doivent choisir. En fait, la décision ne nous appartient pas. C’est aux partis du centre de savoir s’ils veulent faire une politique bourgeoise ou de centre-gauche. Cela doit être difficile d’être radical, vous ne trouvez pas?

 

Quel conseiller fédéral socialiste sacrifieriez-vous?

 

Blocher: Puisque Ruth Dreifuss passe pour une Romande, ce serait à Moritz Leuenberger de partir. Mais tout cela n’arrivera pas. Les radicaux préfèrent continuer leur politique orientée à gauche. Il est vrai qu’il est tellement plus confortable de distribuer l’argent public que de dire aux gens qu’il faut économiser.

 

Economiser? Sur le dos de qui?

 

Blocher: Les gens qui en ont vraiment besoin doivent être soutenus. Nous, nous avons une solution pour l’AVS: vendre l’or de la Banque nationale et ainsi assurer les rentes de tout le monde à 65 ans. Ce n’est pas détruire l’Etat social, ça.

 

Revenons à votre victoire. Vous attirez des racistes, des fascistes, des révisionnistes. Cela ne vous gêne pas d’avoir gagné avec ces gens-là?

 

Blocher: Vous faites allusion au livre de ce révisionniste que j’aurais loué. Je n’ai pas lu ce livre et je ne connaissais pas Jürgen Graf, son auteur. Je l’ai reçu peu après m’être exprimé contre les pressions qu’exerçait sur la Suisse le Congrès juif mondial, de la part d’un membre de l’ASIN qui, cela dit, a aujourd’hui quitté l’organisation.

 

Mais pourquoi ne vous distancez-vous pas plus clairement de ces tendances-là. Dire que les révisionnistes ont des idées absurdes, n’est-ce pas un peu léger?

 

Blocher: J’ai dit que c’est une idée absurde parce que, pour moi qui suis né en 1940, qui ai visité Buchenwald, je ne peux même pas imaginer qu’on puisse la soutenir. Mais c’est une idée absurde, immorale et qui plus est pénalement punissable. Si vous y tenez, je le répète: je ne suis pas révisionniste, ni xénophobe, ni antisémite. Je suis pour le droit d’asile, mais contre ses abus.

 

Vous qui aimez les campagnes provocantes, pourquoi ne l’affichez-vous pas sur tous les murs du pays?

 

Blocher: Si l’extrémisme de droite, l’antisémitisme devenaient objectivement un problème en Suisse, je le ferais. Mais ce n’est pas le cas. Je l’ai déjà dit au moment du débat sur la loi antiraciste: il y a un danger à attirer l’attention sur ces gens-là. En voulant leur interdire la parole, on leur offre paradoxalement une tribune.

 

Vous arrivez à vivre avec l’idée qu’il y a des salauds dans votre parti?

 

Blocher: C’est fort! Nos membres dont surtout des humains! Adolf Ogi aimerait bien qu’on radiographie les opinions des membres de l’UDC. Mais pratiquement, comment faire? Je l’ai dit: dès que quelqu’un exprime de telles opinions, il doit être exclu. D’ailleurs, si Pascal Junod avait été élu à Genève, nous l’aurions exclu de notre groupe parlementaire. Il y a des gens douteux dans tous les partis. Pourquoi sommes-nous les seuls à devoir nous en justifier publiquement? Il faut vivre avec l’idée qu’on peut voter pour vous pour de mauvaises raisons.

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